L'Europe entre sauve-qui-peut et riposte
LE MONDE ECONOMIE 25.11.04 Les écarts de croissance et de compétitivité entre les états-unis et l'union s'accroissent. comment les vingt-cinq peuvent-ils réagir ? Des économistes esquissent un plan de contre-attaque. Aux politiques de s'en saisir.
Mise en accusation, l'Union européenne (UE) qui, de son côté, interpelle les Etats-Unis sur leurs responsabilités dans la chute du dollar, peut-elle riposter à l'arrogance économique américaine ? Et si oui, de quelle manière ?
Malheureusement pour les Européens, les propos de M. Snow, au-delà de leur ton agressif, décrivent d'abord une réalité. Les économies du Vieux Continent ne cessent de perdre du terrain sur celle des Etats-Unis. Alors qu'il y a quinze ans, elles se situaient au même niveau, la richesse par habitant dans l'UE est désormais inférieure d'un quart à celle observée aux Etats-Unis.
Ce retard s'est encore accentué depuis mars 2000, date à laquelle les chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE avaient pourtant décidé, à Lisbonne, de réagir. Emportés par l'euphorie de la nouvelle économie, ils avaient alors défini "un objectif pour la décennie à venir : devenir l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde". Quatre ans et demi plus tard, le constat d'échec est à la hauteur des ambitions proclamées. "A l'évidence, il n'y a pas matière à autosatisfaction. L'Europe a perdu du terrain, tant par rapport aux Etats-Unis qu'à l'Asie, et ses sociétés sont soumises à des tensions",a noté, début novembre, le groupe de travail dirigé par l'ancien premier ministre néerlandais social-démocrate, Wim Kok, un groupe chargé d'évaluer à mi-parcours la stratégie de Lisbonne.
Même sur le plan monétaire, l'Europe apparaît aujourd'hui marginalisée. Avec sa croissance et sa consommation anémiques, elle se trouve tenue à l'écart de l'accord implicite conclu sur le marché des changes entre Washington et Pékin, selon lequel la Banque centrale de Chine finance le déficit extérieur américain tandis que les Etats-Unis importent massivement les produits chinois. Les divisions européennes au sujet de la hausse de l'euro - le président Chirac jugeant ce mouvement inquiétant tandis que le chancelier Schröder considère au contraire que ce n'est pas un souci - renforcent l'impuissance européenne en la matière. L'euro, censé donner au Vieux Continent davantage de prospérité, est devenu un frein à la croissance.
L'Europe n'a plus guère à présenter que sa meilleure qualité de vie, de beaux restes en matière industrielle et de services ainsi que la supériorité de son modèle social. Reste à savoir ce que vaut encore cette supériorité quand le taux de chômage est en Allemagne, en France et en Italie, près de deux fois supérieur à celui observé aux Etats-Unis, même si les modes de calcul ne sont pas tout à fait comparables. Reste aussi à savoir combien de temps, au rythme où elle s'appauvrit par rapport aux Etats-Unis, l'Europe pourra présenter des indicateurs sociaux meilleurs qu'outre-Atlantique. D'autant que la définition du seuil de pauvreté, en standard de pouvoir d'achat, place celui-ci sensiblement plus haut aux Etats-Unis que dans l'Union !
Ce décalage économique croissant entre l'Europe et les Etats-Unis, une multitude de rapports (Sapir, Kok, Cette et Artus, Camdessus, Cohen, Wyplosz et Tabellini) l'ont au cours des dernières années - et tout récemment - décrit avec précision. Les maux sont désormais clairement identifiés : déficit de productivité, taux d'activité insuffisant, dépenses en recherche et développement trop faibles, mauvaise organisation de l'enseignement supérieur, marché du travail mais aussi des biens et des services trop rigides, vieillissement démographique...
Ne se contentant pas d'identifier les problèmes, les économistes, c'est plus nouveau, proposent aussi des solutions - comme celles que préconisent les quatre spécialistes interrogés par le "Monde Economie" (libéralisation du marché du travail, commandes publiques auprès d'entreprises technologiques, recours à l'immigration, développement de la recherche). Mais ils sont aussi les premiers à reconnaître que le problème de la mise en uvre de ces réformes est moins économique que politique. Comme le note Charles Wyplosz, professeur à l'université de Genève "les remèdes nécessaires pour dynamiser l'économie européenne sont bien connus. La difficulté à réformer aussi".
Comment mettre fin, par exemple, au retard de l'Europe en matière d'innovation industrielle et scientifique, "un échec d'autant plus choquant, souligne le rapport Kok, que l'Europe ne manque pas de capital humain puisqu'elle délivre à peu près deux fois plus de diplômes en sciences et en ingénierie que les Etats-Unis" ? Tout le monde est d'accord pour créer des institutions de recherche européennes dotées de moyens comparables à ceux des universités américaines.
Reste à savoir comment, dans un premier temps, contourner les législations et les universités nationales, puis décider du lieu d'implantation des pôles ! Pourquoi Rome plutôt que Paris ou Berlin ? "A quinze, la capacité décisionnelle économique de l'Europe était faible. A vingt-cinq, elle est nulle", souligne un haut fonctionnaire européen, qui évoque un gigantesque "kolkhoze". Le défi, pour l'Europe, est d'abord de concilier son envie de répondre à la gifle qu'elle reçoit de l'économie américaine et sa réticence à utiliser les recettes de croissance d'une Amérique de George W. Bush honnie. Le défi est surtout pour elle de ne pas se retrouver entièrement marginalisée, sur la scène économique mondiale, au milieu d'Etats-Unis hyperpuissants, d'une Chine et d'une Inde en plein boom, d'une Amérique du Sud en progrès et d'un Japon renaissant.
Pierre-Antoine Delhommais
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 23.11.04
Mise en accusation, l'Union européenne (UE) qui, de son côté, interpelle les Etats-Unis sur leurs responsabilités dans la chute du dollar, peut-elle riposter à l'arrogance économique américaine ? Et si oui, de quelle manière ?
Malheureusement pour les Européens, les propos de M. Snow, au-delà de leur ton agressif, décrivent d'abord une réalité. Les économies du Vieux Continent ne cessent de perdre du terrain sur celle des Etats-Unis. Alors qu'il y a quinze ans, elles se situaient au même niveau, la richesse par habitant dans l'UE est désormais inférieure d'un quart à celle observée aux Etats-Unis.
Ce retard s'est encore accentué depuis mars 2000, date à laquelle les chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE avaient pourtant décidé, à Lisbonne, de réagir. Emportés par l'euphorie de la nouvelle économie, ils avaient alors défini "un objectif pour la décennie à venir : devenir l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde". Quatre ans et demi plus tard, le constat d'échec est à la hauteur des ambitions proclamées. "A l'évidence, il n'y a pas matière à autosatisfaction. L'Europe a perdu du terrain, tant par rapport aux Etats-Unis qu'à l'Asie, et ses sociétés sont soumises à des tensions",a noté, début novembre, le groupe de travail dirigé par l'ancien premier ministre néerlandais social-démocrate, Wim Kok, un groupe chargé d'évaluer à mi-parcours la stratégie de Lisbonne.
Même sur le plan monétaire, l'Europe apparaît aujourd'hui marginalisée. Avec sa croissance et sa consommation anémiques, elle se trouve tenue à l'écart de l'accord implicite conclu sur le marché des changes entre Washington et Pékin, selon lequel la Banque centrale de Chine finance le déficit extérieur américain tandis que les Etats-Unis importent massivement les produits chinois. Les divisions européennes au sujet de la hausse de l'euro - le président Chirac jugeant ce mouvement inquiétant tandis que le chancelier Schröder considère au contraire que ce n'est pas un souci - renforcent l'impuissance européenne en la matière. L'euro, censé donner au Vieux Continent davantage de prospérité, est devenu un frein à la croissance.
L'Europe n'a plus guère à présenter que sa meilleure qualité de vie, de beaux restes en matière industrielle et de services ainsi que la supériorité de son modèle social. Reste à savoir ce que vaut encore cette supériorité quand le taux de chômage est en Allemagne, en France et en Italie, près de deux fois supérieur à celui observé aux Etats-Unis, même si les modes de calcul ne sont pas tout à fait comparables. Reste aussi à savoir combien de temps, au rythme où elle s'appauvrit par rapport aux Etats-Unis, l'Europe pourra présenter des indicateurs sociaux meilleurs qu'outre-Atlantique. D'autant que la définition du seuil de pauvreté, en standard de pouvoir d'achat, place celui-ci sensiblement plus haut aux Etats-Unis que dans l'Union !
Ce décalage économique croissant entre l'Europe et les Etats-Unis, une multitude de rapports (Sapir, Kok, Cette et Artus, Camdessus, Cohen, Wyplosz et Tabellini) l'ont au cours des dernières années - et tout récemment - décrit avec précision. Les maux sont désormais clairement identifiés : déficit de productivité, taux d'activité insuffisant, dépenses en recherche et développement trop faibles, mauvaise organisation de l'enseignement supérieur, marché du travail mais aussi des biens et des services trop rigides, vieillissement démographique...
Ne se contentant pas d'identifier les problèmes, les économistes, c'est plus nouveau, proposent aussi des solutions - comme celles que préconisent les quatre spécialistes interrogés par le "Monde Economie" (libéralisation du marché du travail, commandes publiques auprès d'entreprises technologiques, recours à l'immigration, développement de la recherche). Mais ils sont aussi les premiers à reconnaître que le problème de la mise en uvre de ces réformes est moins économique que politique. Comme le note Charles Wyplosz, professeur à l'université de Genève "les remèdes nécessaires pour dynamiser l'économie européenne sont bien connus. La difficulté à réformer aussi".
Comment mettre fin, par exemple, au retard de l'Europe en matière d'innovation industrielle et scientifique, "un échec d'autant plus choquant, souligne le rapport Kok, que l'Europe ne manque pas de capital humain puisqu'elle délivre à peu près deux fois plus de diplômes en sciences et en ingénierie que les Etats-Unis" ? Tout le monde est d'accord pour créer des institutions de recherche européennes dotées de moyens comparables à ceux des universités américaines.
Reste à savoir comment, dans un premier temps, contourner les législations et les universités nationales, puis décider du lieu d'implantation des pôles ! Pourquoi Rome plutôt que Paris ou Berlin ? "A quinze, la capacité décisionnelle économique de l'Europe était faible. A vingt-cinq, elle est nulle", souligne un haut fonctionnaire européen, qui évoque un gigantesque "kolkhoze". Le défi, pour l'Europe, est d'abord de concilier son envie de répondre à la gifle qu'elle reçoit de l'économie américaine et sa réticence à utiliser les recettes de croissance d'une Amérique de George W. Bush honnie. Le défi est surtout pour elle de ne pas se retrouver entièrement marginalisée, sur la scène économique mondiale, au milieu d'Etats-Unis hyperpuissants, d'une Chine et d'une Inde en plein boom, d'une Amérique du Sud en progrès et d'un Japon renaissant.
Pierre-Antoine Delhommais
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 23.11.04
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